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vendredi 28 novembre 2014

Je t'ai écrit des chrysanthèmes.



- Bonjour.

Je t'ai acheté des chrysanthèmes.

C'est un peu con, non ?

Ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus, très longtemps, et voilà que je débarque avec des chrysanthèmes. Je suis venue... pour te raconter mon histoire. Il parait qu'il faut le dire avec des fleurs, alors voilà. Je suis venue te la raconter avec des fleurs.

Tu connais l'histoire des symboles floraux ?

C'est quelque chose de passionnant. Du temps de la peinture symbolique, une simple fleur pouvait dire des milliards de choses. La passiflore, par exemple : chacune de ses parties raconte une étape de la Passion du Christ.

- (...)

- Tu bailles. Tu t'en fous.

- (...)

- Moi, je ne sais pas bien quelle est la signification des chrysanthèmes, mais depuis toujours, elles m'accompagnent partout, elles me poursuivent. Ça fait trois mois maintenant que je suis partie. Je devais... me cacher, me dissoudre dans l'air. Disparaitre. Je sentais le monde entier se rétrécir autour de moi, j'avais les bords de la planète autour des bras qui m'enserraient, qui m'enserraient. Dans mes narines, dans mes poumons, du monoxyde de carbone et un plafond en guise de ciel. Je suis partie, peu importe où, peu importe comment, la destination est sans importance, ce qui compte, c'est la fuite. Et il fallait fuir, me vider de tout cet air là qui devenait nauséabond, percer des trous dans ma carcasse pour qu'elle s'aplatisse et s’affaisse. Et un trou, j'en ai percé un, un gigantesque : j'ai ouvert grand la bouche pour que ça sorte putain pour que ça sorte une bonne fois pour toute tout ce fiel, toute cette laideur. J'ai ouvert la bouche et j'ai crié, un long cri continu, d'abord petit, un peu comme un filet de bave, et puis de plus en plus grand, de plus en plus fort, et j'ai crié toutes dents dehors, bouche béante, j'ai crié sans m'arrêter et mon cri ressemblait parfois à un rire. Je ne pouvais plus m'arrêter, c'était comme si tout l'acide qui me rongeait l'édifice sans même m'en apercevoir, toute cette rancœur, tout ça, tout cet amas coulait en dehors de moi, comme si on me tirait tous les intestins, et c'est très long les intestins, on n'imagine pas, comme si on déroulait mes tripes, mes alvéoles, mon cerveau, tout sortait comme un long fil, une pelote qui se dépelote, un détricotage, enfin tu vois l'idée.

J'ai essayé de m'arrêter pour garder quelques mailles, un peu de réserve, quelque chose qui me ferait tenir debout, mais il n'y avait rien à faire. Je continuais à vomir mon filet de voix. Ça a duré, ça a duré des mois.

Alors j'ai pris un stylo et j'ai rajouté un "e" accent aigu. J'ai écrit, et ma voix s'est tue. La bille au bout de mes doigts à tout retricoté, mon filet de voix s'est transformé en lignes et puis des phrases sont nées. Je suis restée les yeux collé à mon papier, amarrant mes yeux à l'encre pour ne plus dériver. J'ai écrit, un long cri silencieux. J'ai écrit, et j'écrirai encore, le temps de tout reconstruire. Je n'utiliserai plus ma voix, je cède mes lèvres à mes mains, ma langue à mes ongles, mes cordes vocales à mon stylo.

C'est pour ça que je préfère ne rien te dire et te filer des chrysanthèmes. C'est tout ce que j'ai trouvé pour te faire comprendre d'un seul coup de paupière tout ce que je voulais te dire.

Je suis partie pour rien, et je suis là pour rien. Je suis une femme qui crie sans thème, qui trimbale sa douleur comme on trimbale sa vie.

T'as lu Electre ? Hé ben pareil.

Cette douleur là, je l'ai hurlée et je l'ai transformée en fleurs, en fleurs qui s'étalent là, de lignes en lignes, des fleurs que je dessine par pétale, lettre par lettre.

Je t'offre en silence mon bouquet de voix.
Je t'offre en silence mon testament.




lundi 24 novembre 2014

Lettre ouverte





C’est pas parti comme ça tu sais.

Quand je pense à tout le temps que tu as passé sous ma peau. Il a fallu quoi… des mois, des années avant que tout ce que tu avais mis en moi
disparaisse
ou pour que je me l’approprie remarque, je ne sais plus trop.
Il a fallu beaucoup de cris, allongée, debout, il a fallu beaucoup de silences aussi. Il a fallu tout ça, tous ces mois, toutes ces années, pour recomposer les fragments, pour remettre des verbes au milieu de mes phrases
des articulations
les introductions, ça n’a jamais vraiment été un problème
c’est plutôt dans les développements que je me prends les pieds dans le tapis
mais les conclusions, alors ça…
c’est pour ça qu’il a fallu du temps.

Alors non, c’est pas passé comme ça. Tu te tiens devant moi et il n’y a plus rien. Et c’est la première fois que je m’en rends compte, que je prends conscience de ce vide, qui n’est même pas un vide d’ailleurs, pas même une absence, pas un rien, juste un

J’en étais arrivée au point de croire que je vivrai toujours avec cette douleur.

J’avais peur de ça, tu vois, que quelque chose s’ouvre à nouveau. Que ça reviendrait à chaque fois comme un chuchotement, comme une crampe. Une cicatrice chéloïde qui tire quand on lève un bras. Tu te tiens devant moi et je cherche la boursoufflure de cette cicatrice. Mais elle n’est plus là. Elle n’est nulle part. Il n’y a plus rien à guérir.
Alors pourquoi
pourquoi
pourquoi putain
pourquoi est-ce que le noir dans ma tête, lui, est toujours là ?

dimanche 23 novembre 2014

Travaux en ruines.



Il y a des fissures sur mes murs
de la poussière sous le tapis
des fuites sur les tuyaux
je n’arrive pas à m’en débarrasser.
Et au premier tremblement de terre
ou plutôt
au premier tremblement tout court
tout s’envole.
Le plâtre tombe en poussière sur mes épaules
l’eau goutte au bout du robinet
des nuages de particules s’envolent et envahissent mon oxygène.
Mais tout ça
tout ce spectacle
est absolument
terriblement
beau.
Le plâtre devient flocon de neige
l’eau est un torrent glacé
le nuage m’enveloppe et me protège
et me soustrait aux yeux du monde.
Je contemple le désastre
et je ressens au fond de moi cette masse qui tremble
qui frissonne
qui éclate en une flamme glacée remontant dans mon dos
Je contemple le désastre
et puis soudain tout a un sens
et je souris
je souris à cette débâcle
et je l’embrasse
je m’accroche à elle comme à un corps flottant
Je contemple le désastre
et je l’aime, je l’aime tellement
que je laisse le bâtiment s’écrouler autour de moi
et peut-être bien
qu’il n’en restera
bientôt
plus rien.

vendredi 21 novembre 2014

4.48 Psychosis - Sarah Kane

Une petite citation parce que ça faisait longtemps et qu'il faut bien LOLer parfois.

It wasn't for long, I wasn't there for long. But drinking bitter black coffee I catch that medicinal smell in a cloud of ancient tobacco and something touches me in that still sobbing place and a wound from two years ago opens like a cadaver and a long buried shame roars its foul decaying grief.

A room of expressionless faces staring blankly at my pain, so devoid of meaning there must be evil intent.

Dr This and Dr That and Dr Whatsit who's just passing and thought he'd pop in to take the piss as well. Burning in a hot tunnel of dismay, my humiliation complete as I shake without reason and stumble over words and have nothing to say about my "illness" which anyway amounts only to knowing that there's no point in anything because I'm going to die. And I am deadlocked by that smooth psychiatric voice of reason which tells me there is an objective reality in which my body and mind are one. But I am not here and never have been. Dr This writes it down and Dr That attempts a sympathetic murmur. Watching me, judging me, smelling the crippling failure oozing from my skin, my desperation clawing and all-consuming panic drenching me as I gape in horror at the world and wonder why everyone is smiling and looking at me with secret knowledge of my aching shame.

Shame shame shame.
Drown in your fucking shame.

Inscrutable doctors, sensible docctors, way-out doctors, doctors you'd think were fucking patients if you weren't shown proof otherwise, ask the same questions, put words in my mouth, offer chemical cures for congenital anguish and cover each other's arses until I want to scream for you, the only doctor who ever touched me voluntarily, who looked me in the eye, who laughed at my gallows humour spoken in the voice from the newly-dug grave, who took the piss when I shaved my head, who lied and said it was nice to see me. Who lied. And said it was nice to see me. I trusted you, I loved you, and it's not losing you that hurts me, but your bare-faced fucking falsehoods that masquerade as medical notes.

Your truth, your lies, not mine.

And while I was believeing that you were different and that you maybe even felt the distress that sometimes flickered across your face and threatened to erupt, you were covering your arse too. Like every other mortal cunt.

To my mind that's betrayal. And my mind is the subject of these bewildered fragments.

Nothing can extinguish my anger.

And nothing can restor my faith.

This is not a world in which I wish to live.

vendredi 14 novembre 2014

Haï-court

* un chuchotement *

J'écrivais avant avec des verres brisés
dont l'un d'eux s'est fiché au dedans de ma tête
tu as tout recousu avec le fil de ton sourire
mais le verre, lui, est resté là
et je crois bien
que ton fil s'y coupera.

vendredi 13 juin 2014

La corde en moins.


J’ai que cinq cordes à ma guitare
L’une d’entre elles a pété il y a cinq ans maintenant
C’est bête
J’aurais du la changer mais je n’ai jamais pris le temps
Ou alors, je n’ai pas eu le courage
Parce qu’elle faisait partie du même jeu que les cinq autres
Elles avaient toujours joué ensemble
Je ne me sentais pas de les séparer
Il aurait sans doute fallu tout changer
Repartir à zéro
Peut-être tout réapprendre
Mais il faut de la patience pour assouplir un nouveau jeu
Et je m’étais attachée à elles
On avait fait de belles choses ensemble
Des chansons, des reprises qui font rire
Je les avais grattées, tapées, pincées
Caressées, triturées – je crois même les avoir mordues
Enfin bref
J’avais presque tout passé sur elle
Et voilà - une corde qui lâche.

J’ai d’abord voulu la nouer pour ne plus qu’elle tremble quand je jouais des autres
Mais elle ne s’est pas laissé faire
A la première fausse note, elle m’a sauté en plein visage
A croire que ça ne lui plaisait pas.

J’ai hésité à la couper
Mais je n’ai jamais pu y arriver
Je n’ai pas assez de force pour ça.

J’ai essayé de l’ignorer
Mais c’est la corde la plus grave
Celle qui est la plus proche de moi
Celle qui s’agite devant mes yeux.

Et aujourd’hui
J’ai que cinq cordes à ma guitare
Depuis que l’une d’elles a pété, il y a cinq ans déjà
Et au bout de cette corde, il y a un petit bout de moi
Qui a pété en même temps

Alors j’ai appris à jouer avec une corde en moins
Maladroitement
Et puis après, on s’habitue
A une autre tonalité
A jouer des airs brisés
Ils sont brisés mes airs
Mais au moins je les chante
C’est toujours mieux que le silence.


vendredi 12 octobre 2012

La science des rêves




* Qu'il est long le chemin, qu'il est long le chemin pour ne plus toucher terre *

Voici l’histoire d’Adèle.

Adèle avait un jour construit autour d’elle un mur d’airbags avec des coussins d’air. L’idée lui était venue après un long jour de tempête de plusieurs années : l’orage assourdissant lui avait brûlé les tympans, et le vent en soufflant l’avait projetée contre des murs de briques, lui égratignant la peau. A la fin de cette journée interminable, elle était rentrée chez elle, trempée, le visage ruisselant, les cheveux emmêlés, et dans la bouche un gout de sang. « C’en est trop », s’est-elle dit en se voyant dans le miroir. Alors, pour se protéger des intempéries, elle a commencé à gonfler des coussins d’air avec une pompe à vide. Elle a ensuite cousu entre eux ces doux cubes transparents et a formé autour d’elle une citadelle confortable qui la suivrait partout.

Tout cela a coûté à Adèle quelques mois de travail, mais quand elle est sortie finalement, elle était enfin totalement hermétique aux changements du temps. Elle appréciait le silence dans la rue et se laissait ballotter par le vent en souriant. Elle pouvait enfin se mêler à la foule sans craindre d’être bousculée et les visages des gens qui l’effrayaient parfois avant ne lui faisaient plus peur : derrière sa barricade de vide, le monde entier paraissait différent. Le voile brumeux du plastique déformait les silhouettes et floutait les regards même les plus perçants. Ses airbags plein de vides la protégeaient de tout.    

Mais ce qu’Adèle ne savait pas, c’est qu’il n’y pas de combustion possible dans le vide, pas d’oxygène à enflammer et pas de chaleur à produire. Ce qu’elle ne savait pas encore, c’est que le son non plus ne s’y propage pas, et qu’il fallait dans son univers dire adieu aux voix et aux notes de musique. Avec tout ça, Adèle a commencé à avoir froid – et puis à s’ennuyer aussi.

Elle s’est assise sur un banc pour y regarder les passants et peut-être y attendre un signe. « Si quelqu’un me sourit », s’est-elle dit, « j’enlèverai peut-être une bulle ». Ou encore : « Si je vois un arc en ciel, je pourrai en conclure que la pluie est finie, et que je peux sortir quelques heures ».

Mais Adèle avait oublié que toute sa vue était brouillée par le plastique trouble. Adèle avait oublié que pour elle, les sourires n’étaient plus qu’un vague trait sombre sur les visages des passants et que les arcs en ciels étaient si pales qu’ils se confondaient aux nuages.

Adèle a attendu cent ans que quelque chose se passe, sans que jamais rien n’arrive. Mais le jour de son millénaire, une boule acide est remontée dans sa gorge pour éclater en un fou rire amer. Les éclats de son rire sont allés se planter directement dans ses millions de coussins d’air qui ont tous explosé simultanément. Cette réaction en chaîne a provoqué une bourrasque et le vent s’est engouffré dans sa forteresse devenue un long tube plein de trous.

Et puis, Adèle a disparu.

On l’a cherchée longtemps dans les arbres, sous le banc, mais c’est bien plus loin qu’Adèle s’est envolée. Je l’ai vue la semaine dernière, en apesanteur entre les étoiles, faisant pousser des nébuleuses en plantant sur des météorites de la poussière interstellaire. Elle a refait se vie dans l’espace sidérant et a aménagé son univers dans l’univers. Elle s’est taillée des draps dans de la matière noire, et se couche tous les soirs sur la face cachée de la Lune. Adèle s’est envolée avec tout ce qu’elle contenait de trop grand pour notre petite Terre. Mais je ne suis pas triste, non : je sais qu’à présent Adèle s’expand au rythme du système solaire et qu’elle ne songe plus à s’abriter des explosions. Elle en recueille au contraire les débris pour modeler de nouvelles planètes et permettre à tous ceux restés en bas là-bas de se construire de nouveaux rêves.