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vendredi 23 octobre 2009

Le Bonheur - Denis Robert


Un de mes amis, Ernesto, pense que ce qui unit avant tout un homme et une femme est la complémentarité entre nos organes de reproduction. Ernesto pense sérieusement que l'amour est une loterie biologique. Sa théorie rabâchée des dizaines de fois est obscène. Tu as déjà vu des couples mal assortis, une grande avec un tout petit, une belle avec une moche, comment expliques-tu ce phénomène? Selon Ernesto, Dieu aurait imaginé six ou sept milliards d'individus à prises mâle et femelle. Seule une infime proportion de sexe serait complémentaire. Cela ne tiendrait pas à la taille ou à la profondeur, ni au mouvement. Cela tiendrait à autre chose. Un phénomène chimique. Une magie hormonale. Une histoire de veine, de chaleur sanguine, d'humidification, de creux et de bosses. Ernesto parle de "capillarité".

Il dit aussi que le bonheur parfait dans un couple ne peut exister que par le sexe :

- On baise des dizaines de femmes dans une vie, et réciproquement. Comment expliques-tu que l'amour marche mieux avec certaines que d'autres? Ce n'est pas qu'une question de mental. Le sexe domine. On voit que tu n'as jamais connu ça, sinon tu ne parlerais pas comme tu parles. Tu intellectualises trop. Laisse-toi aller...

Jusqu'à ma rencontre avec toi, je trouvais ce genre de conversation stérile. Et Ernesto un peu débile.

mardi 22 septembre 2009

Se résoudre aux adieux - Philippe Besson

"Allez, assez des mensonges, assez des minables arrangements avec la vérité! Il y a ceci que j'ai fini par comprendre (ou plutôt par admettre tellement ça crevait les yeux), une évidence qui n'est pas à mon honneur, une réalité médiocre et indiscutable : cette écriture supposée t'être destinée, être tournée uniquement vers toi, dédiée, réduite à toi seul, n'avoir d'autre objet que de t'atteindre, oui, cette écriture-là, censément dépouillée de toute volonté autre, n'est évidemment qu'un acte profondément égoïste. Je sais bien, et depuis le début, qu'elle n'est que pour moi, cette écriture, que j'en suis l'émettrice et la destinataire, qu'elle va de moi à moi. Peu importe qu'elle soit sinueuse, qu'elle emprunte des chemins détournés, elle revient à son point de départ ; s'est-elle même départie de son immobilité? Mais n'est-ce pas là le lot de toute écriture? On n'écrit jamais pour les autres, jamais. On n'écrit que pour soi. On prétend dialoguer mais tout n'est que soliloques.

Les lieux eux-mêmes ne sont rien ; les voyages, les exils. Ils sont une simple diversion. Ils créent l'illusion du mouvement, le mirage d'une volonté, mais, quoi qu'on fasse, on demeure enraciné et cet enracinement est au chagrin. Même dans l'éloignement, on reste accroché à un point fixe et ce point fixe, c'est la détresse. Le changement de décor ne change rien. Puisqu'à la fin, ce qu'on regarde n'est pas au-dehors mais au-dedans.

Pardon, pardon pour le désordre de ma pensée. Voilà qu'après ce brusque accès de lucidité méchante, je souhaite revenir au terme étrange, employé tout à l'heure : "couple". Non, nous n'étions pas cela, cet attelage. Des couples, il y en avait tout à l'heure au wagon-restaurant. Je les ai vus. Certains se tenaient la main, ils célébraient peut-être quelque chose, le voyage en Orient-Express, c'était peut-être un cadeau, une ancienne promesse. D'autres ne se parlaient pas, sans que je puisse déterminer s'ils communiquaient ou s'ils s'ennuyaient. Je crois beaucoup à l'ennui dans les couples. D'autres enfin échangeaient des banalités : ils m'ont paru les plus intéressants. Les conversations ordinaires soudent, elles sont un ciment, ce n'est pas haïssable. Nous n'étions rien de tout cela, ou alors alternativement, ou encore par éclipses. Je ne prétends pas que nous étions meilleurs, je fais simplement remarquer que nous ne savions pas être comme eux, cela me plaisait, cela nous a condamnés.

Un couple, c'est exactement ce que tu as réussi à constituer avec Claire. Une chose ronde et rassurante, une pierre polie. Ne le nie pas.
Mais je persiste à ne pas envier cette existence-là. Et, quand la douleur de vous imaginer enlacés tous les deux m'assaille, il me suffit de penser à cette existence-là et la douleur se dissipe.
Oui, tu as bien lu : quelquefois, je songe à vos étreintes, je connais ton corps par coeur et je sais sa silhouette à elle, cela n'exige pas tellement d'imagination, je vois vos peaux se toucher, vos mains s'affoler, vos bouches se prendre, j'entends vos gémissements, vos efforts, cela me fait mal, tu ne peux pas savoir et alors j'ai ce truc infaillible : me rappeler que le prix à payer est cette existence-là, dont je n'aurais pas voulu. Ce n'est pas du dépit, c'est une certitude, une des seules qui me reste, alors ça passe, les images s'estompent, elles sont remplacées par d'autres où il ne manque que les grains de riz au sortir de l'église ou encore un landau qu'on pousse dans des parcs dominicaux, celles-là me font horreur.

Je dois être honnête : le truc n'est pas infaillible. Ou plus précisément il n'annule par la douleur, se contentant de la tenir en respect, un peu. Je pourrais dire aussi : il la transforme en élancement. Tu sais, le genre d'élancement qu'on ressent après les coupures qu'on se fait au doigt avec une feuille de papier, oui, parfois, on met de l'ordre à un paquet, on rassemble les feuilles; le doigt glisse sur la tranche, et on se taillade, ça n'a l'air de rien au début, ça brûle un peu, on porte le doigt à sa bouche, on avale la goutte de sang qui perle, on peste contre sa propre maladresse, on se dit : ce n'est rien, mais le lendemain, une petite cicatrice est ouverte, elle nous chauffe, chaque fois qu'on pose le doigt sur un objet, un stylo, la coupure se rappelle à nous, elle peut même finir par nous obséder, eh bien, là, c'est pareil."

lundi 13 juillet 2009

Boris Vian is my homeboy

2 poèmes

Je voudrais pas crever

Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un côté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un monde d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me ferait de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plait
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algue
Sur le sale ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort...

***

Un de plus

Un de plus
Un sans raison
Mais puisque les autres
Se posent les questions des autres
Que faire d'autre
Que d'écrire, comme les autres
Et d'hésiter
De répéter
Et de chercher
De pas trouver
De s'emmerder
Et de se dire ça sert à rien
Il vaudrait mieux gagner sa vie
Mais ma vie, je l'ai, moi, ma vie
J'ai pas besoin de la gagner
C'est pas un problème du tout
La seule chose qui en soit pas un
C'est tout le reste, les problèmes
Mais ils sont tous déjà posés
Ils se sont tous interrogés
Sur tous les plus petits sujets
Alors moi qu'est-ce qui me reste
Ils ont pris tous les mots commodes
Les beaux mots à faire du verbe
Les écumants, les chauds, les gros
Les cieux, les astres, les lanternes
Et ces brutes molles de vagues
Ragent rongent les rochers rouges
C'est plein de ténèbres et de cris
C'est plein de sang et plein de sexe
Plein de ventouses et de rubis
Alors moi qu'est-ce qui me reste
Faut-il me demander sans bruit
Et sans écrire et sans dormir
Faut-il que je cherche pour moi
Sans le dire, même au concierge
Au nain qui court sous mon plancher
Au papaouteur dans ma poche
Ni au curé de mon tiroir
Faut-il que je me sonde
Tout seul sans une soeur tourière
Qui vous empoigne la quéquette
Et vous larde comme un gendarme
D'une lance à la vaseline
Faut-il faut-il que je me fourre
Une tige dans les naseaux
Contre une urémie de cerveau
Et que je voie couler mes mots
Ils se sont tous interrogés
Je n'ai plus droit à la parole
Ils ont pris tous les beaux luisants
Ils sont tous installés là-haut
Où c'est la place des poètes
Avec des lyres à pédale
Avec des lyres à vapeur
Avec des lyres à huit socs
Et des Pégases à réacteurs
J'ai pas le plus petit sujet
J'ai plus que les mots les plus plats
Tous les mots cons tous les mollets
J'ai plus que me moi le la les
J'ai plus que du dont qui quoi qu'est-ce
Qu'est, elle et lui, qu'eux nous vous ni
Comment voulez-vous que je fasse
Un poème avec ces mots-là?
Eh ben tant pis j'en ferai pas.

jeudi 21 mai 2009

[Spoiler] Novecento : pianiste

Toute cette ville... on n'en voyait pas la fin... /
Hep, la fin, s'il vous plait, on voudrait voir la fin! /
Et ce bruit /
Sur cette maudite passerelle... c'était très beau tout ça... et moi j'étais grand avec ce manteau, j'avais une sacrée allure, et bien sûr, j'allais descendre, c'était garanti, pas de problème, /
Avec mon chapeau bleu /
Première marche, deuxième marche, troisième marche /
Première marche, deuxième marche, troisième marche /
Première marche, deuxième /
Ce n'est pas ce que j'ai vu qui m'a arrêté /
C'est ce que je n'ai pas vu /
Tu peux comprendre ça, mon frère? C'est ce que je n'ai pas vu... Je l'ai cherché mais ça n'y était pas, dans toute cette ville immense il y avait tout sauf /
Il y avait tout /
Mais de fin il n'y en avait pas. Ce que je n'ai pas vu, c'est où ça finissait, tout ça. La fin du monde /
Imagine, maintenant : un piano. Les touches ont un début. Et les touches ont une fin. Toi, tu sais qu'il y en a quatre vingt huit, là-dessus personne peut te rouler. Elles sont pas infinies elles. Mais toi tu es infini. Voilà ce qui me plait. Ca, c'est quelque chose qu'on peut vivre.
Mais si tu /
Mais si je monte sur cette passerelle, et que devant moi /
Mais si je monte sur cette passerelle et que devant moi se déroule un clavier de millions de touches, des millions, des millions et des milliards /
Des millions et des milliards de touches, qui ne finissent jamais, c'est la vérité vraie qu'elles ne finissent jamais, et ce clavier-là, il est infini /
Et si ce clavier est infini, alors /
Sur ce clavier-là, il n'y a aucune musique que tu puisses jouer. Tu n'es pas assis sur le bon tabouret : ce piano-là, c'est Dieu qui y joue /
Nom d'un chien, mais tu les as seulement vues, ces rues?
Rien qu'en rues, il y en avait des milliers, comment vous faîtes là-bas pour en choisir une /
Pour choisir une femme /
Une maison, une terre qui soit la vôtre, un paysage à regarder, une manière de mourir /
Tout ce monde, là /
Ce monde collé à toi, et tu ne sais même pas où il finit /
Jusqu'où il y en a/
Vous n'avez jamais peur, vous, d'exploser, rien que d'y penser, à tout cette énormité, rien que d't penser? D'y vivre... /
Moi, j'y suis né, sur ce bateau. Et le monde y passait, mais par deux mille personnes à la fois. Et des désirs, il y en avait aussi, mais pas plus que ce qui pouvait tenir entre la proue et la poupe. Tu jouais ton bonheur, sur un clavier qui n'était pas infini.
C'est ça que j'ai appris, moi. La terre, c'est un bateau trop grand pour moi. C'est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. Pardonnez-moi. Mais je ne descendrai pas. Laissez-moi revenir en arrière.
S'il vous plait /
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dimanche 5 avril 2009

Sujet de réflexion du dimanche soir

"Toutes les sociétés humaines sont spectaculaires dans leur quotidien et produisent des spectacles pour des occasions spéciales. Elles sont spectaculaires en tant que mode d'organisation sociale, et produisent des spectacles comme celui que vous vêtes venus voir.

Même si nous n'en avons pas conscience, les relations humaines sont structurées de façon théâtrale : l'utilisation de l'espace, le langage du corps, le choix des mots et la modulation de la voix, la confrontation des idées et des passions, tout ce que nous faisons sur les planches, nous le faisons dans notre vie : nous sommes le Théâtre! Non seulement les noces et les funérailles sont des spectacles, mais le sont aussi les rituels quotidiens si familiers qu'ils n'affleurent pas à la notre conscience. Non seulement les grandes pompes, mais aussi le café du matin et les bonjours échangés, les amours timides et les grands conflits passionnels, une séance du sénat ou une réunion diplomatique - tout est théâtre.

L'une des principales fonctions de notre art est de porter à notre conscience les spectacle de la vie quotidienne dont les acteurs sont également les spectateurs, dont la scène et le parterre se confondent. Nous sommes tous des artistes : en faisant du théâtre, nous apprenons à voir ce qui nous saute aux yeux, mais que nous sommes incapables de voir tant que nous sommes peu habitués à regarder. Ce qui nous est familier nous devient invisible : faire du théâtre, c'est éclairer la scène de notre vie de tous les jours."

Augusto Boal


dimanche 21 décembre 2008

Tendre hommage

On devrait tous avoir un grand homme dans sa vie.
On devrait tous avoir un grand homme dont la générosité déborde autant que ses sourires.
On devrait tous avoir un vieil homme dont les années n'ont pas effacé les étincelles d'enfant.
On devrait tous avoir un vieil homme dont les yeux pétillent.
On devrait tous avoir un vieil homme plein de tendresse, qui nous répète avec malice, du haut de ses quatre vingt balais, que la vie peut être pleine de tendresse, si on le veut.
On devrait tous avoir un "Rire fragile".
On devrait tous avoir un Philippe Avron.

" Le rire...
C'est étrange, le rire...
Ça nous prend, ça nous surprend, ça nous cueille...
Chacun a son rire, son propre rire, mais parfois le rire nous échappe... On dit : "Le rire m'a échappé."
Faut pas compter sur la pensée pour le rattraper.

Est-ce qu'on peut penser et rire en même temps?... C'est difficile.
Parfois, on dit d'abord, et on pense après.
On dit : "J'ai ri, mais c'était pas terrible."
Parfois, on pense d'abord, et on rit après.
On dit : "Plus j'y pense, plus ça me fait rire."
Quand quelqu'un nous dit : "Je vais vous raconter une histoire, vous allez rire." Ca nous fait penser. Mais est-ce que ça nous fait rire?

A un moment, on était toute une bande de rires.
Il y avait Rire sous cape, Rire grêle, Rire jaune, Fou rire, Pouffe de rire, Rire en coin, Rire en dedans, Rire en dessous, Rire en vrille.
Moi, j'étais Rire fragile.

Rire fragile.
Tout ne me fait pas rire dans le monde, loin de là, mais j'ai toujours envie de rire avec tout le monde.
J'ai même besoin de rire avec tout le monde.

Il y a des gens qui n'ont pas envie de rire.
Il y en a qui ont ri, et qui ne rient plus.
Il y en a qui ne rient pas, qui ne riront jamais.
Même des enfants."

Philippe Avron, Rire Fragile


Joyeux Noël.



vendredi 14 novembre 2008

Chroniques - des jours entiers, des nuits entières.

Y'a des nuits entières où je ne dors pas...
Des nuits entières où je ne dors pas, des nuits entières...
J'y arrive pas, je me retourne dans tout les sens, je remets de l'ordre dans mes idées. Point.
Y'a des nuits entières où je ne dors pas... je ne dois pas être la seule... mais j'y arrive pas.

Y'a des nuits entières où je pense à toi.
Tu viens là comme un uppercut au plexus, me trouer, me transpercer, comme une rage de dent dedans la tête.
Tu sommeilles, tu somnoles, toi tranquille t'étirant, au fond de moi, t'écartant en moi.

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J'arrive pas à dire, j'arrive pas. Une simple chose, j'y arrive pas... c'est... c'est un petit truc qui va pas, qui se déclenche pas, je voudrais vous dire, oh j'aimerais tellement que ça s'ouvre là-dedans, mais ça s'ouvre pas, y'a rien qu'en ressort, jamais, rien de bon, là, que vous puissiez lire là, deviner, sentir en même temps, même avant moi là, ce que je sens, me le dire, mais y'a un truc, un sale petit machinchose qui se voit pas, qui bouche ou je sais pas, un petit grain qui vient tout dérégler, enrayer, je sais pas, j'y pense et je vois pas, vraiment, la mécanique à l'air, putain ce que j'ai l'air!

Incroyable on croit en me voyant, on se dit elle va bien, c't'incroyable ce que cette fille-là va bien, elle pétille de partout, on a envie de la mordre, elle est comment dire juteuse, c'est ça, coulante, belle, gonflée, oh putain ce qu'elle est belle on se dit, alléchante, cette fille est alléchante de partout, de la pointe à la plante, aïe, aïe, aïe, on se dit, pas vrai?

C'est pas vrai. C'est le châssis ça, une carcasse, un drôle de châssis, je sais pas, je sais pas.
Parfois quand la nuit se fait plus longue que d'habitude et que je suis là comme une conne à m'engouffrer des bouts de pain avec du beurre, du beurre de cacao ou de cacahuète, à tout vider de partout, les frigos, les boîtes d'oeufs pour faire l'omelette, à ronger des tablettes, à compter mes jours devant des boîtes froides, à tremper n'importe quoi dans la confiture, je me dis qu'il faut que je devienne grosse et grasse, comme ça, encore plus grosse comme ça personne, plus personne ne me regardera plus, plus je serai grosse moins on me verra, drôle non?
Je pourrais m'allonger tranquille, étendre mes grosses jambes, me mettre sur le côté, je ferais comme une femme fatiguée, je ferais et je mangerais des tablettes et des tablettes de petites pastilles de toutes les couleurs, bleues, je fermerais les yeux et j'oublierais comment je m'appelle, et comme j'étais tout en fermant les yeux et je mourirais, donc, je mourirais.

Xavier Durringer